La Journée allemande des fondations, qui s’est tenue à Hambourg, avait pour thème « Agir en toute liberté ». Les discussions, tables rondes et ateliers ont montré qu’aujourd’hui, cette liberté ne peut plus être envisagée sans aborder la question de l’intelligence artificielle. En effet, dans le secteur des fondations, l’IA n’est plus depuis longtemps un simple nouvel outil : elle constitue un test permettant de déterminer dans quelle mesure les fondations souhaitent prendre leurs décisions de manière consciente, transparente et responsable à l’avenir.
Dans le monde des fondations, la liberté est un mot fort et important. Les fondations peuvent définir des priorités, agir sur le long terme et fonctionner indépendamment des cycles électoraux ou des logiques de marché. C’est précisément là que réside leur force. Nous constatons chaque jour que cette liberté est aujourd’hui menacée, au vu de l’actualité mondiale. Mais le concept de liberté est également mis à mal dans le quotidien des fondations pour une autre raison : lorsque la technologie accélère les processus, rend les connaissances accessibles, améliore les demandes et modifie les bases de décision.

La liberté comme devise, l’IA comme test de réalité
La Journée allemande des fondations, qui s’est tenue les 20 et 21 mai à Hambourg, a attiré plus de 2 000 visiteur·e·s. Elle n’a pas abordé la notion de liberté comme une formule creuse, mais comme un appel à l’action. Et c’est précisément pour cette raison qu’il était logique que l’IA soit présente dans tant de discussions, pas toujours comme thème principal, mais de plus en plus souvent en toile de fond. Aujourd’hui, parler de liberté dans le secteur des fondations, c’est aussi aborder la manière dont les décisions sont prises. Concrètement : comment une organisation continue de mettre en œuvre son pouvoir de discernement à l’ère de l’IA.

Il ne s’agit pas d’un débat théorique. De nombreuses tables rondes et interventions du colloque le montrent : l’IA est depuis longtemps déjà présente dans des domaines très concrets, qu’il s’agisse de la gestion numérique des demandes, des approches fondées sur les données (comme l’Atlas culturel et le « Förderkompass » pour la Bavière) ou de l’utilisation sécurisée de modèles d’IA générative dans le quotidien des organisations (l’approche de la fondation « Stiftung Polytechnische Gesellschaft », à Francfort-sur-le-Main, est particulièrement impressionnante à cet égard). Et, de manière générale, lorsqu’il s’agit de savoir comment transformer des connaissances dispersées en une base décisionnelle solide (comme c’est le cas, par exemple, au sein de la Fondation citoyenne de Hambourg ).
Entre euphorie, surmenage et pragmatisme
La situation dans ce secteur est toutefois loin d’être homogène. Alors que certaines organisations expérimentent déjà activement la gestion des connaissances, les assistants IA ou les processus de financement numériques, d’autres en sont encore aux discussions de fond sur ce que l’IA est réellement capable de faire et où se situent ses limites. Ou encore sur la question de savoir s’il faut – ou si l’on a le droit – d’envisager sérieusement son utilisation. En tant qu’invité suisse, on ne pouvait s’empêcher de sourire en observant nos voisins allemands : mieux vaut encore discuter en profondeur des conditions préalables plutôt que de rédiger la première instruction à la hâte.
D’autres encore se laissent emporter par l’euphorie – et négligent ainsi toutes les questions relatives à la protection des données, à la qualité des données, aux biais et à la responsabilité. La fondation Kulturator est un exemple passionnant d’une initiative munichoise jeune et innovante, qui sert de plateforme à de nombreuses petites initiatives à but non lucratif. Elle incarne parfaitement une organisation agile qui, grâce à des outils numériques, parvient à générer un effet de levier étonnant. Mais cela met d’autant plus en évidence le revers de la médaille : lorsqu’on se lance rapidement dans l’action, il faut d’autant plus clairement déterminer quelles données sont traitées et qui en assume la responsabilité. Et distinguer les cas où il s’agit davantage d’une fascination pour la technologie que d’un véritable impact.
En réalité, il ne s’agit pas uniquement d’IA
C’est précisément là la conclusion la plus fructueuse du Deutscher Stiftungstag 2026 : en réalité, il ne s’agit pas uniquement d’IA.
L’IA est un signal d’alarme. Elle oblige les fondations à se poser à nouveau des questions fondamentales : qu’est-ce qu’une bonne demande, au juste ? Que évaluons-nous : la qualité linguistique ou le potentiel d’impact ? Que se passe-t-il lorsque les demandes sont formulées de manière plus professionnelle que jamais, mais que les projets qui les sous-tendent ne s’en trouvent pas automatiquement améliorés ? Et comment ferons-nous la distinction à l’avenir entre un texte convaincant et un impact convaincant ?
Ce sont précisément les processus numériques de demande et d’octroi de subventions qui mettent en évidence ce point sensible. Ils montrent à quel point l’efficacité des systèmes dépend également de structures solides – des structures que nous ne pouvons pas mettre en place en tant qu’organisation isolée, mais uniquement ensemble, en tant que secteur. L’approche de Spheriq a donc suscité un vif intérêt, et parfois même un regard teinté d’une légère jalousie en Suisse.
Entre algorithme et autonomie
C’est précisément cette liberté de décision à l’ère de l’IA qui était au cœur de la table ronde intitulée « Entre algorithme et autonomie ». Les questions de transparence, de traçabilité et d’efficacité étaient au cœur des débats : sont-elles contradictoires ? Quels sont les avantages de l’IA ? Quels sont ses inconvénients ? Et qu’est-ce qui va changer si, à l’avenir, les décisions en matière de financement sont davantage préparées à l’aide de données, de modèles et de processus numériques ?
La table ronde était animée par Karsten Timmer, co-initiateur de la discussion en ligne bihebdomadaire #ImpulseStiften et figure marquante du débat allemand sur les fondations. Il s’est demandé, d’un air pensif, si les petites fondations ne risquaient pas de devenir encore plus invisibles à cause de l’IA. Linda Rau, de JOBLINGE gAG Hanse, en est quant à elle convaincue : c’est désormais plus que jamais l’impact qui fait la différence (lorsque toutes les demandes semblent aussi bonnes les unes que les autres).
Francesca Giardina, de la Fondation Mercator Suisse, a délibérément brossé le tableau dystopique d’une « dark philanthropy » à l’ère de l’IA, tandis que Felix Streiter, de la Fondation allemande Carl Zeiss, a constaté avec lucidité, à l’aide d’une comparaison directe, que l’IA pouvait conduire à de meilleures (ou tout simplement identiques) que celles prises par les humains. Le terrain était ainsi préparé : dans la salle, aucune réponse toute faite n’était proposée, mais une image claire de l’écart entre les positions – et de l’urgence pour le secteur de trouver une orientation commune.
Ce qui compte, c’est la mise en relation, pas l’algorithme
J’ai eu l’occasion de présenter l’approche de Spheriq lors de cette table ronde : nous avons besoin d’une réponse à l’échelle du secteur. Il ne s’agit donc pas de multiplier les outils isolés : ici, une IA de création de demandes de subventions pour les associations à but non lucratif ; là, une IA de vérification d’éligibilité pour les fondations donatrices. Si, à l’avenir, les demandes générées par l’IA sont examinées et rejetées par une IA dédiée aux subventions, cela n’apportera rien en termes d’impact.
Le véritable obstacle se situe en amont : comment faire correspondre les projets adaptés aux logiques de financement appropriées ? Comment éviter les demandes inutiles sans pour autant restreindre l’accès ? Comment mettre en avant ce qui caractérise une organisation, au-delà d’un texte de demande bien rédigé ? C’est précisément dans ce domaine que l’IA pourrait ouvrir de nouvelles perspectives passionnantes. Roman Rüdiger, d’Anthropia, a montré comment l’incubateur de start-ups de son entreprise exploite ces possibilités pour fournir, de manière accessible et sous la forme de discussions informelles, ces informations de base qui, autrement, devraient être laborieusement rédigées dans une demande au cours de plusieurs journées de travail.
C’est là qu’intervient Spheriq, en tant qu’infrastructure numérique pour le secteur. Lorsque les données organisationnelles, les projets, les logiques de financement, les recommandations, les demandes, la prospection et le reporting s’articulent mieux entre eux, la technologie peut faciliter la mise en relation et réduire la bureaucratie. L’IA ne remplace pas ici le jugement humain, mais renforce une collaboration bien structurée. Le credo qui sous-tend cette approche à l’échelle du secteur : envisager le système philanthropique de manière globale et développer des solutions ensemble.
La gouvernance plutôt que l’engouement pour les outils

Les questions pragmatiques ont également trouvé leur place lors de la Journée allemande des fondations à Hambourg. Quelles données peuvent être traitées ? Qui en assume la responsabilité ? À quels niveaux un contrôle humain est-il nécessaire ? Comment les décisions sont-elles documentées ? Et comment les organisations peuvent-elles empêcher que leurs collaborateurs travaillent depuis longtemps déjà avec une IA « fantôme », alors que l’on examine encore officiellement s’il est même autorisé d’utiliser l’IA ?
Christian Zappe, de Datenschutz Consulting, a clairement abordé le sujet sous l’angle juridique, tout en y associant une approche pratique. Il a mis à la disposition des participant·e·s des listes de contrôle et même des modèles de directives d’application, qui peuvent être adaptés à leur propre organisation en quelques étapes seulement. D’un point de vue juridique, mais aussi en termes de développement organisationnel, l’IA est donc une question de gouvernance. Il faut des lignes directrices et des règles claires. Et de la formation : l’AI Act impose, pour l’espace européen (et donc pas encore pour la Suisse à l’heure actuelle), une formation régulière descollaborateurslorsque l’IA est utilisée au sein de leur organisation.
Une bonne utilisation de l’IA ne commence donc pas par la précipitation. La Fondation Polytechnische Gesellschaft a clairement mis en évidence l’importance de disposer de données fiables, de processus clairs et d’une mise en place maîtrisée. Les contributions du Civic Data Lab ont également rappelé qu’il n’est pas toujours nécessaire de recourir à l’IA à grande échelle. Souvent, le véritable intérêt commence dès lors que les données deviennent plus faciles à trouver, plus compréhensibles et plus exploitables dans la pratique.
La liberté de prendre de meilleures décisions
La Journée allemande des fondations l’a montré : l’IA a fait son entrée dans le secteur des fondations – mais elle n’est pas encore présente partout, ni de la même manière partout, ni avec les mêmes implications partout. L’IA est moins une réponse qu’une question. Elle oblige le secteur à mettre au grand jour et à remettre en question les processus d’octroi de subventions, les rapports de force et les logiques décisionnelles.
C’est précisément pour cette raison qu’il s’agit d’un sujet si riche. Il incite les fondations à réfléchir à leur liberté. Non pas de manière abstraite, mais de façon tout à fait concrète.

