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Nous tournons le dos à la vision d’un monde plus juste

Le Conseil fédéral a communiqué les grandes orientations de la coopération internationale (CI). Les ONG et les fondations critiquent vivement les changements annoncés. Sabin Bieri, professeure en durabilité sociale au Centre for Development and Environment de l’Université de Berne, analyse ces mesures.

Le Conseil fédéral a annoncé des ajustements dans le domaine de la coopération au développement. Ces changements sont-ils aussi radicaux que le laissent supposer les critiques formulées par les ONG et les fondations ?

Oui. Jusqu’à présent, 26 % du budget total de la coopération au développement étaient consacrés à l’aide humanitaire. À l’avenir, ce pourcentage devrait passer à 40 %, au détriment de la coopération au développement à long terme. Il s’agit là d’un changement substantiel.

En quoi cela pose-t-il problème ?

Ce message pose problème. L’aide humanitaire est importante. Les études scientifiques démontrent très clairement ce dont elle est capable – et ce dont elle n’est pas capable. Son impact est limité. À une époque comme la nôtre, où la preuve de l’efficacité est si fortement exigée, il est incohérent de réorienter massivement des fonds vers ce domaine. En tant que mesure d’urgence, l’aide humanitaire a un fort impact auprès du grand public. Elle est politiquement moins controversée que la coopération au développement à long terme. Mais l’objectif véritable de la coopération au développement est la réduction de la pauvreté et l’amélioration du niveau de vie des groupes de population les moins privilégiés. Pour y parvenir, l’aide humanitaire n’est bien sûr pas l’instrument approprié.

On peut donc probablement affirmer que les critères économiques standard ont été privilégiés par rapport à l’expérience pratique acquise dans le domaine de la coopération au développement.

Sabin Bieri, professeure en durabilité sociale au Centre for Development and Environment de l’Université de Berne

La critique ne porte donc pas sur les mesures d’économie, mais sur le changement d’approche en matière de coopération au développement ?

Oui. Ces dernières années, on a veillé à ce que les différents instruments de la coopération suisse au développement soient bien coordonnés entre eux. Les changements annoncés ne semblent pas indiquer que l’on souhaite s’appuyer sur cette base. On peut faire valoir que le caractère crisisque de notre époque exige de réagir aux crises aiguës. Seulement, celles-ci ne suivent pas aujourd’hui une évolution linéaire.

C’est-à-dire ?

Supposons qu’une situation de crise nécessite une aide humanitaire. S’ensuit alors une transition vers une coopération au développement à plus long terme, voire vers la promotion de la paix. Là encore, la Suisse fait preuve d’un engagement fort par l’intermédiaire de la Division de la paix et des droits de l’homme du DFAE. Seulement, cette succession linéaire ne se déroule plus ainsi aujourd’hui. Les crises sont plus imprévisibles. Il existe des crises qui s’éternisent et d’autres qui reviennent. Pour être bien préparé aujourd’hui, il faut disposer simultanément de ces trois instruments, dans un esprit de bonne coordination et de coopération. On ne peut pas privilégier l’un par rapport à l’autre ni développer l’un au détriment de l’autre.

Alliance Sud déplore qu’une personne n’ayant pas les compétences requises ait réalisé l’étude sur les synergies et les mesures d’économie pour la Confédération. Ces mesures reposent-elles sur une incompréhension de la coopération au développement ?

Je ne connais ni le rapport ni le mandat précis. Je ne me permets pas de porter un jugement sur le choix du Conseil fédéral. On sait qu’une personne issue du secteur de la santé, sans expertise en matière de coopération au développement, a rédigé ce rapport. On peut donc probablement en déduire que les critères économiques standard ont été privilégiés par rapport à l’expérience pratique acquise dans le domaine de la coopération au développement.

Je considère cela comme un acte de destruction par négligence.

Sabin Bieri

L’organisation de la coopération au développement doit également être adaptée. Pour chaque pays, un seul service sera désormais compétent : soit la Direction du développement et de la coopération (DDC), soit le Secrétariat d’État à l’économie (SECO). N’est-ce pas logique ?

C’est là la logique de gestion d’entreprise qui part du principe qu’une seule personne doit être responsable, faute de quoi il y a des chevauchements. L’expérience montre cependant que c’est précisément cela dont on a besoin : la coopération et la coordination. C’est là que la DDC doit intervenir, en matière de coopération au développement à long terme, de besoins fondamentaux, de santé et d’éducation, d’agriculture et de sécurité alimentaire. Et lorsque la situation est déjà plus stable, c’est au SECO d’intervenir en mettant davantage l’accent sur le développement économique. Par le passé, nous avons constaté que les meilleurs résultats étaient obtenus lorsque la coopération entre les deux offices était bien coordonnée. Or, le fait de diviser la carte entre les deux offices n’est pas cohérent. On ne voit pas comment cela permettrait d’obtenir de meilleurs résultats.

Craignez-vous que la confiance dans la coopération au développement de la Suisse ne soit durablement ébranlée ?

Au regard de l’objectif global et du mandat constitutionnel de la coopération suisse au développement, il y a lieu de craindre une détérioration des résultats. La Suisse s’affaiblit elle-même. Ces mesures affaiblissent l’ensemble du secteur. On assiste à un démantèlement structurel. De nombreuses compétences et relations, acquises au fil des années, sont en train de se perdre. En réalité, la coopération au développement a jusqu’à présent été une réussite. On met désormais cela en péril. Au final, cela reviendra bien plus cher et demandera bien plus d’efforts que si l’on s’appuyait sur ce qui existe déjà.

Quelles sont les conséquences des ajustements opérés dans le domaine de la coopération au développement pour les pays concernés, d’autant plus que d’autres pays, notamment les États-Unis, ont déjà réduit leurs engagements ?

Cela a des conséquences considérables. La Suisse ne figure certes pas parmi les cinq principaux bailleurs de fonds. Selon les calculs, elle occupe la septième ou la douzième place. Jusqu’à présent, elle avait pour ambition de mener une coopération au développement à long terme et est restée présente même dans des pays qui ont sombré dans une crise politique. Cela lui a valu des critiques à maintes reprises. Mais cela offrait également des opportunités. Et la Suisse s’est forgé la réputation d’un partenaire fiable pour une coopération au développement d’égal à égal, sans intérêts coloniaux.

Elle risque-t-elle désormais cette réputation ?

Elle y renonce désormais. Comme tous les autres, elle procède à des coupes budgétaires modérées et à très court terme. Elle met fin à des programmes et, dans certains cas, ne respecte plus ses engagements. Les partenaires du Sud s’en accommodent étonnamment bien, sans doute aussi parce qu’ils y sont habitués. Mais ils se seraient attendus à autre chose de la part de la Suisse. Cette image est désormais ébranlée.

S’agit-il simplement d’un problème d’image ?

L’ampleur des dégâts ne peut pas encore être évaluée. Mais des pays comme la France et le Royaume-Uni disposent d’autres moyens pour faire valoir leurs intérêts. La Suisse dispose en réalité, grâce à la coopération au développement, d’un « soft power » intéressant, d’un effet de levier qui lui permet de tirer parti de sa position au sein de la communauté internationale en tant que petit État disposant d’un réseau très étendu. Or, elle s’affaiblit aujourd’hui sans raison valable. Je considère cela comme une destruction par négligence. Ce capital s’est construit au fil des années, à la suite d’un long travail. Dans de nombreux pays, il a été déterminant pour la réputation de la Suisse.

Cela n’est-il pas en contradiction avec un autre objectif du Conseil fédéral, à savoir que la coopération au développement doit s’aligner davantage sur les intérêts de la Suisse ?

Il s’agit bien sûr d’une contradiction. Cependant, les priorités varient. Si l’on souhaite jouer un rôle dans la résolution des problèmes mondiaux ou dans la discussion des conditions commerciales, ce « soft power » revêt alors une importance particulière. Or, la question de la migration figure aujourd’hui en tête des priorités suisses. On s’efforce activement de lier l’aide au développement aux accords de réadmission. Il est scientifiquement prouvé que cela a peu d’effet. Mais les preuves scientifiques ne jouent guère de rôle face à des positions idéologiques bien ancrées.

Il ne s’agit donc pas uniquement d’une question d’argent. Ce sont surtout les structures, qui sont désormais en train d’être démantelées, qui font défaut.

Sabin Bieri

Les responsables politiques ne sont-ils pas à l’écoute ?

On a beaucoup insisté pour que la coopération au développement prouve son efficacité. Il existe aujourd’hui de nombreuses études qui démontrent clairement cette efficacité. Et les résultats sont utilisés pour piloter les projets. L’efficacité de l’action de développement est avérée. Mais je ne constate pas de répercussion de ces résultats sur la politique. Ces conclusions ne semblent tout simplement pas trouver d’écho dans le monde politique. Contrairement à ce qui se passe au sein de la population. Au sein de celle-ci, la coopération au développement bénéficie toujours d’un très large soutien. Des études montrent que la population n’est pas favorable à des coupes drastiques dans la coopération au développement.

Les fondations et les ONG sont-elles en mesure de compenser ces réductions ?
Ce serait la solution la plus simple – mais ce n’est pas si simple que cela. La coopération au développement fonctionne lorsque des relations ont été établies, que des réseaux avec des partenaires locaux existent et que des points d’accès sont disponibles dans les zones de crise. Cela repose en grande partie sur les relations et les structures mises en place par le DFAE. Les initiatives des ONG et des fondations sont bien plus efficaces lorsqu’elles peuvent s’appuyer sur ces structures. Ainsi, chacun peut, en étroite concertation et collaboration, faire ce qu’il sait faire le mieux. Il ne s’agit donc pas uniquement d’argent. Ce sont surtout les structures, qui sont désormais supprimées, qui font défaut.

La Suisse s’expose-t-elle actuellement à un préjudice durable ?
Ce qui est effrayant, c’est qu’il se passe quelque chose de bien plus grave : nous abandonnons l’idée que nous partageons une responsabilité commune et que nous poursuivons l’objectif d’améliorer la situation pour tous. Au lieu de cela, nous nous replions sur nous-mêmes et ne nous soucions plus que de nos propres intérêts. C’est cela qui est honteux. Avec les Objectifs du Millénaire et l’Agenda 2030, la communauté internationale, ainsi que la Suisse, souhaitaient contribuer à un monde plus juste. Nous renonçons à cette vision. C’est cela qui est véritablement préoccupant. Quelle vision va donc prendre le relais ?

Photo : Manu Friedrich

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